La prise d'Armes de la Compagnie se déroulera le samedi 3 octobre à 16h00 aux Bastions (Sous réserve situation COVID)

Genève, le dimanche 10 novembre 2013

 

Divisionnaire Roland Favre

 

Allocution de la 93ème Cérémonie du Souvenir
Genève, Parc Mon-Repos

 

Mesdames et Messieurs les Représentants des Autorités civiles, militaires, ecclésiastiques et académiques,

Mesdames et Messieurs les Représentants des Corps diplomatique et consulaire,

Mesdames et Messieurs les Membres des délégations et sociétés amies, d’ici ou d’ailleurs,

Mesdames et Messieurs les Membres des familles de soldats disparus au service de leur Patrie,

Chers compatriotes, citoyens et habitants de Genève, chers hôtes de plus loin qui nous faites l’amitié de partager cette Cérémonie,

 

In Memoriam ! Honneur à la mémoire des soldats morts en service, à la mémoire de celles et ceux qui s’étaient engagés pour la Patrie.

 

Ce Monument de Mont-Repos interpelle chacun d’entre nous. Se souvient-on de ceux qui, au service de la communauté, pour la liberté et l’indépendance de ce coin de terre, ont accompli, en uniforme, leur devoir de soldat et de citoyen ?

 

Voir la galerie photo (Jean-Michel Gautier)

 

Cette Cérémonie de Mon-Repos demeure avant tout le pèlerinage du Souvenir.

Qu’est-ce qu’un pèlerinage ? Le dictionnaire nous apprend qu’il s’agit d’un voyage effectué vers un lieu de dévotion dans un esprit de piété et de respect.

 

Un pèlerinage, c’est aussi l’occasion de faire un chemin intérieur et de prendre un certain nombre de risques, comme c’est inévitable quand on se met en chemin. Les militaires qui mobilisent savent cela.

Le premier risque qui est pris lors d’un pèlerinage, c’est celui de l’examen de conscience, de la remise en question. Avons-nous la volonté d’une véritable remise en question ?

Un deuxième risque est celui d’être confronté à la réalité telle qu’est est, et non telle qu’on la rêve. Tous les militaires qui marchent au combat savent cela: la guerre n’est plus rêvée « fraîche et joyeuse », elle est découverte dans toute son horreur. Avons-nous le courage d’ouvrir les yeux sur cette réalité-là, sur toutes les réalités de ce monde ?

 

Un troisième risque que l’on peut connaître en pèlerinage après l’examen de conscience et la confrontation au réel, c’est celui du vide : la découverte que l’on progresse sans repères, sans appuis, sans valeurs. Tous les militaires qui ont connu l’expérience de la guerre connaissent l’abyme de ce désarroi. Le talon d’Achille de ce monde moderne, c’est son refus de l’invisible. Sommes-nous disposés à partir à la recherche de ces repères et de ces valeurs ?

 

Cette Cérémonie de Mont-Repos invite à la réflexion. Elle renvoie à l’Esprit de Genève, qui traduit des valeurs d’ouverture, de tolérance, d’hospitalité et de conscience humanitaire, dont l’héritage se concrétise par la défense de causes universelles dans le cadre des nombreuses organisations internationales, gouvernementales ou non, que la Cité de Calvin abrite. Genève ne s’est jamais imposée par la force de ses armes, mais par celle de son esprit et du rayonnement de ses idées. Sachons écouter son message !

 

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In Memoriam, dans notre vie trépidante de tous les jours, c’est ainsi l’occasion de s’arrêter un instant, de jeter un regard en arrière, afin de repartir, plus fort, et poursuivre son chemin. Ce regard en arrière, nous le portons aujourd’hui vers ceux qui ont quitté ce bas-monde alors qu’ils portaient l’uniforme, quel qu’il soit, au service de leur Patrie. Beaucoup sont morts sous les bombes ou sous le feu de l’ennemi. Nos soldats, eux, n’ont participé ni au calvaire du Chemin des Dames, ni au déluge de feu de Stalingrad. Ils n’ont connu ni le soleil d’Austerlitz, ni l’enfer de Dien Bien Phu. C’est, le plus souvent, la maladie qui a eu raison d’eux, ou l’accident, ou encore l’envie d’en finir. En ont-ils pour cela moins de mérite ? Sont-ils indignes de cette cérémonie du souvenir ? Certainement pas. Ils sont morts alors qu’ils faisaient leur devoir, leur devoir de soldat, leur devoir de citoyen, leur devoir d’être humain tout simplement. Car faire son devoir, ce n’est rien d’autre que d’apporter sa modeste contribution à la communauté dans laquelle nous vivons. C’est accepter, tout au moins de temps en temps, de placer l’intérêt de cette communauté avant le sien. Etrange précepte que celui-ci dans un monde où l’individualisme est devenu la règle. Cette notion de devoir vis-à-vis de la communauté dans laquelle nous vivons est-elle véritablement devenue incongrue ?

La liberté à laquelle chacun de nous aspire légitimement ne saurait s’affranchir du devoir de responsabilité que chacun se doit d’assumer au sein de la communauté. Ceux dont nous rappelons aujourd’hui la mémoire étaient des hommes de devoir, et ils ont accompli le leur dans le souci du bien commun. Aujourd’hui comme hier, tout homme, dans ce pays, est libre de choisir entre l’accomplissement du devoir que lui assigne la communauté, et la faculté de s’y soustraire. Notre devoir de soldat, notre devoir de citoyen.

 

La liberté dont nous jouissons, la qualité de vie qui est la nôtre, le bien-être dont nous bénéficions, l’indépendance du pays, sont aujourd’hui considérées comme réalités acquises, comme choses dues. On oublie que certains se sont engagés durement pour les obtenir. On oublie que c’est aux générations qui nous ont précédées que nous le devons.

 

J’éprouve un sentiment de vive reconnaissance à l’égard de nos aînés. Avec courage, persévérance, à travers des temps difficiles, ils ont semé, construit, protégé, pour nous permettre aujourd’hui d’en récolter les fruits. Ils savaient ce qu’était le bien commun et nous l’ont enseigné par l’exemple.

 

In Memoriam, en élargissant le regard, c’est aussi l’occasion de se souvenir que nous vivons en paix sur ce Continent depuis plus de
60 ans – qu’on le veuille ou non, grâce au processus d’intégration européenne. Les idées esquissées dès 1943 par Jean Monnet et concrétisées grâce à des hommes d’Etat visionnaires tels Robert Schumann ou Konrad Adenauer sont à l’origine de cette architecture. Alors que les actuelles élites dirigeantes de tous les Etats du Continent sont, certes, confrontés à des défis d’envergure, et cela dans un contexte de ciel lourd et chargé, on souhaiterait que soit plus souvent rappelé, avec force, pourquoi l’Europe communautaire a été créée. En ce sens, la Cérémonie de ce jour ne doit pas oublier l’hommage à celles et ceux qui se sont engagés - ou qui s’engagent - pour que nos peuples ne connaissent plus les réalités de la guerre. Prendre soin de la construction européenne, tout comme prendre soin des organisations internationales sises à Genève, participent de cet esprit de paix.

 

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Il est illusoire, dans notre société moderne, de penser que l’esprit de responsabilité, l’esprit civique, est une grâce qui viendra au peuple lorsque le malheur fera irruption dans sa vie quotidienne. Les valeurs et les connaissances que l’esprit civique requiert ne sont pas d’ordre spontané; elles sont à proprement parler oeuvre d’éducation. Un mot fort qui signifie élever, former, développer des facultés intellectuelles et morales.

S’attaquer aux causes ne signifie pas pour autant renoncer à se prémunir contre les conséquences. C’est pourquoi nous devons veiller à préserver une défense crédible dans ce pays, et prendre soin de ce véritable instrument de paix que constitue notre armée de milice, qui demeure un important élément d’identité et de cohésion nationales, mais qui se révèle également un lieu d’intégration privilégié pour les jeunes qui nous viennent de nouveaux horizons.

Sachons servir, servir la communauté dans un esprit de solidarité et de responsabilité ! Tel est le message à faire passer, tel est le message à transmettre à notre jeunesse. Car si la Cérémonie de ce jour porte un regard vers le passé et nos aînés, elle est – tout autant – une invite à la réflexion à l’adresse des plus jeunes, ceux qui, déjà, sont en passe de nous succéder. Que retiendront nos enfants et petits-enfants de
l’In Memoriam et de l’exemple de nos aînés ? Nul ne peut le dire aujourd’hui. A l’heure pourtant où les intérêts particuliers s’exacerbent au détriment de ceux de la communauté, où la notion de devoir s’efface progressivement devant celle de droit, il serait heureux qu’ils en retiennent tout au moins le sens et la valeur du service à la communauté. Car une modeste contribution de chacun à son pays, quelle qu’en soit la forme et la dénomination au travers du temps, demeurera d’une actualité de tous les temps.

Je souhaite à chacune et chacun d’entre vous un beau dimanche.

 

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